Analyses prospectives La CNAV microsimule la réforme des retraites
2010 sera l’année d’une réforme importante du régime général des retraites. Au cœur du débat, les analyses prospectives menées par la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse - réalisées avec un outil statistique novateur, basé sur une technique de microsimulation. Explications avec Vincent Poubelle, Directeur des Statistiques et de la Prospective.
La CNAV couvre l’ensemble des salariés du secteur privé, soit 71% des actifs français. Plus qu’un régime de retraite, elle fonctionne aussi comme une assurance sociale, amortissant l’impact des aléas de carrière (chômage, maladie) sur les droits à retraite. Elle est naturellement en première ligne à chaque réforme annoncée du système... Et plus encore depuis la création, en 2000, du Conseil d’Orientation des Retraites (COR). « Avec la pression croissante sur les retraites, le COR avait besoin d’outils de projection plus puissants et plus précis sur lesquels appuyer ses réflexions », résume Vincent Poubelle.
Le choix de la microsimulation
Arrivé en 2002, en provenance de l’Acoss, et statisticien de l’Insee, il s’attelle aussitôt à la création d’un nouvel outil de modélisation. Le principe retenu est celui de la microsimulation dynamique. Le principe ? Considérer des personnes réelles (et non des agrégats statistiques) et simuler leur carrière sur les 40 prochaines années pour prévoir le montant des pensions qui devront être versées ensuite chaque année. Un projet titanesque ! Tous les deux ans, la CNAV tire en effet un échantillon de 4 millions d’individus (1/20e de la base totale), actualisé deux fois par an pour tenir compte des départs réels en retraite.
Le défi des données prospectives
L’outil se base sur les gigantesques fichiers de la CNAV. « Au cours d’une année, nous recevons en continu des informations concernant plus de 25 millions d’assurés », poursuit Vincent Poubelle. « Restait à transformer ces fichiers de gestion en données exploitables pour la statistique et le pilotage financier ». La modélisation des retraites impose aussi d’intégrer au modèle de nombreuses données venues de l’extérieur, notamment démographiques (fécondité, espérance de vie...) et macroéconomiques (taux de chômage moyen, évolution des salaires). Au total, 800 variables qui résument la vie de chaque personne dans l’échantillon !
Prévision, projection, simulation
Baptisé PRISME (Projection des Retraites, Simulations, Modélisation et Evaluations), le modèle sert un triple objectif. Les projections de long terme (jusqu’en 2050) sont destinées au COR, les simulations sont réalisées pour éclairer les décisions publiques. Les projections à court terme, quant à elles, servent au projet de loi de financement de la Sécurité Sociale. « Intégrer les trois dimensions dans un même outil était un vrai défi », se souvient Vincent Poubelle. « Mais il aurait été économiquement absurde de bâtir un outil aussi complexe que Prisme pour ne réaliser qu’épisodiquement des projections à long terme ! ». Mais depuis, il s’avère que les exercices de projection de long terme nous sont demandés plus fréquemment...
SAS, langage universel
Le défi a été relevé grâce à la puissance et à la souplesse des outils SAS. « Recourir à SAS a été assez naturel », reconnaît Vincent Poubelle, « notamment à cause de l’universalité du langage, compris par tous les statisticiens ». Avec un double avantage : une optimisation de l’écriture pour limiter le temps de traitement... et la possibilité de partager l’outil, pour « ne pas être dépendant de quelques statisticiens » et dialoguer avec d’autres acteurs de la statistique publique.
Des résultats toujours plus précis
Prisme a rendu ses premiers résultats en 2003 - une projection délicate, puisqu’il s’agissait aussi d’intégrer pour la première fois les effets de la récente réforme du régime. Difficile par exemple de modéliser, sans historique, le comportement des salariés face à la « surcote ». En effet, comment pouvait-on prévoir une montée en charge aussi lente de cette incitation à poursuivre l’activité après 60 ans ? Depuis 2006, « le tir a été corrigé », et le modèle a atteint une fiabilité impressionnante : les prévisions pour 2009 réalisées à mi-année se sont révélées juste... à moins de 0,01 % près. Sur un total de 90 milliards d’euros !
La CNAV au cœur du débat
En 2010, les données de la CNAV seront au centre du débat. L’enjeu : transformer le régime de base actuel en un système de retraite « à points » (comme les retraites complémentaires) ou en « comptes notionnels » (à l’image du système suédois). Fin janvier, le COR a remis son rapport. « Avec Prisme, nous avons transposé le système actuel dans les deux systèmes, pour étudier l’impact d’une telle réforme, au niveau macro et surtout au niveau individuel ». D’ores et déjà, note Vincent Poubelle, cette simulation a permis d’infirmer certaines idées toutes faites - notamment celle selon laquelle un système de retraite par points serait systématiquement plus favorable pour les bas salaires. « Les analyses montrent qu’un changement pourrait favoriser les carrières courtes ». Cette transposition a également mis en relief, et en les quantifiant, les éléments de redistribution et de solidarité qui caractérisent le régime général. Le dossier est désormais entre les mains des décideurs publics.
Des données de plus en plus attendues
Quoi qu’il advienne dans les mois à venir, une chose est sûre : Prisme a pris une bonne place dans le processus de mise au point des réformes des retraites. Certes, des progrès restent à accomplir : les régimes de retraite communiquent encore mal entre eux, et la modélisation des comportements de départ en retraite reste un défi. Mais l’outil a démontré sa pertinence. Prisme commence même à dépasser les frontières de l’hexagone : il a été présenté au printemps dernier au Canada, au congrès de l’Association internationale de microsimulation.
publié le 16/02/2010

