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Sport et gouvernance Les clubs de football sont-ils des entreprises comme les autres ?

Entre folie des transferts et « crises de gouvernance », à l’image de l’OM ces derniers jours, le football professionnel semble souvent s’affranchir des règles de saine gestion des entreprises classiques... A l’heure du sport-business, les clubs sont-ils des entreprises comme les autres ?

Chaque année, dans l’étude « Finances et perspectives » [1], Philippe Piola se penche sur l’économie du football. Cet ancien directeur général de l’OM, aujourd’hui responsable des mastères spécialisés à Euromed Marseille, rappelle que le football professionnel est une activité économique comme une autre, et qu’une SASP (Société anonyme à objet sportif) doit respecter son budget, rémunérer ses actionnaires, fidéliser ses supporteurs...

Un modèle de plus en plus proche de l’entreprise

Dans un rapport sur la compétitivité du football français, publié fin 2008, Eric Besson pointait les lacunes des clubs en matière de gouvernance : « Les clubs français sont peu enclins à la transparence et communiquent peu sur leur stratégie, leur positionnement ou la définition des responsabilités au sein de leur management », écrit-il. Des progrès importants ont pourtant été menés depuis quelques années. Ainsi, quand le rapport Besson prône l’adoption d’un « code de bonne gouvernance », Philippe Piola estime qu’on retrouve dans les clubs professionnels « les mêmes problèmes que partout ailleurs »... mais amplifiés par la caisse de résonance des médias.

Actionnaire et président : qui décide ?

Philippe Piola pointe d’ailleurs l’existence d’un modèle désormais adopté par la plupart des clubs. « In fine, il y a toujours un président salarié qui rapporte à un actionnaire ou à un propriétaire », note-t-il. Les actionnaires majoritaires des clubs peuvent être des entreprises (Colony Capital au PSG, M6 à Bordeaux...), ou une personne physique (Robert Louis-Dreyfus à Marseille, Waldemar Kita à Nantes...). « Mais la vraie différence entre les clubs se mesure en termes de stabilité. Voyez l’OL, où les joueurs et l’entraîneur changent mais la ligne reste la même ». Une stabilité que l’OM pensait bien avoir enfin trouvée avant le débarquement-surprise du président Pape Diouf par Robert Louis-Dreyfus... Il est vrai qu’à Lyon, le président Aulas est aussi l’actionnaire de référence du club. Pour Piola, c’est d’ailleurs sur la question du couple actionnaire-management que le football gagnerait le plus à s’inspirer de la gouvernance d’entreprise : « Le président n’a pas à valider le nom des "ingénieurs-joueurs", écrit-il ; il doit contrôler le respect des grands équilibres financiers et l’atteinte des objectifs, et mettre en place les administrateurs. » Difficile pourtant de mettre la passion de côté...

Directeur sportif, manager général : le chaînon décideur

Mais alors, quid de la gestion sportive ? Selon les clubs, elle est assurée par un manager général (Arsène Wenger à Arsenal, par exemple), ou par un « Directeur sportif » à la française. Ce modèle a fait école : dans presque tous les clubs, on trouve aujourd’hui un homme qui assure le lien entre la direction et le terrain - joueurs et entraîneur. « Le directeur sportif propose, l’entraîneur valide sur le plan sportif, et le président sur le plan financier », résume Philippe Piola. Dans les faits, ce rôle est très complexe ; pas facile en effet d’établir des ponts entre la culture financière des présidents et la culture très particulière du sport de compétition, où la matière première est humaine, les « recettes » inexistantes et le mental friable. « La porte des vestiaires n’est pas étanche, poursuit Philippe Piola. Tout conflit de gouvernance nuit à la sérénité du groupe et aux résultats de l’équipe. »

De nombreuses parties prenantes extérieures

La spécificité des clubs professionnels réside moins dans leur organisation que dans le nombre et l’importance des parties prenantes extérieures : collectivités locales, supporteurs, agents... sans oublier les médias, bien sûr, qui pointent une « loupe » quotidienne sur le fonctionnement des clubs. Un dirigeant fragilisé est d’autant plus sensible à la pression de ces parties prenantes... Et la tentation est souvent grande d’utiliser les médias (ou les supporteurs) comme arme de pression dans des conflits internes. Là encore, la stabilité reste le maître mot ; si elle n’est pas une garantie contre les crises, elle offre de plus grandes chances d’y faire face... Le grand défi du football étant de donner la priorité à un projet collectif dans un monde où l’ego est roi.

Modèle européen vs modèle américain ?

L’autre spécificité, c’est cette « glorieuse incertitude du sport » qui fait tout le charme des compétitions... et le cauchemar des présidents de clubs. Qu’on songe à la mésaventure, l’an passé, du Racing Club de Lens : taillé pour viser les premières places, le club a connu une saison noire ponctuée par une descente en Ligue 2... avec à la clé un budget divisé par deux ! Certains dirigeants rêvent peut-être à des « ligues fermées » à l’américaine... « Les responsables de franchises américaines sont de vrais patrons d’entreprises ; ils ne laissent aucune place au hasard et à l’aléa sportif, témoigne Gilles Moretton (Canal+ Events) dans l’étude Ineum/Euromed. Pour les Américains, il est hors de question de présenter à leurs actionnaires différents business plans en fonction des résultats sportifs espérés. » Ce que l’on ne sait pas toujours, c’est que le système américain s’assortit, pour éviter les trop fortes disparités de niveaux qui nuiraient au spectacle, de règles très peu libérales, avec des masses salariales plafonnés (« salary cap ») et des transferts encadrés.

Le défi d’une gouvernance européenne du football

Si le football européen semble vouloir rester fidèle à son modèle de championnats fédéraux, sa gouvernance est aujourd’hui en question. Des voix influentes réclament ainsi l’établissement de règles de « fair-play financier », pour éviter les folies de clubs comme le Real Madrid, dont la dette (nantie par des banques auprès d’institutions non-commerciales) semble inépuisable. Mais les disparités nationales sont fortes et bloquent aujourd’hui toute régulation financière européenne. Encore un cas où le football, finalement, n’échappe pas à la règle commune...

publié le 22/06/2009

[1] « Football professionnel : finances et perspectives », Ineum Consulting - Euromed Marseille