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Quotient émotionnel Les grands patrons montrent leurs émotions

« Dans les temps faciles les esprits mécanistes suffisent, dans les temps difficiles il faut du sentiment, et en plus, du génie », écrivait le général de Gaulle. Relativisant l’intelligence cartésienne, les grands patrons réhabilitent aujourd’hui le rôle des émotions - celle qui permet de « sentir » les situations et d’entraîner les autres à sa suite. Moins de QI, plus de QE !

Les premières études sur l’intelligence émotionnelle datent des années 1990. Les universitaires américains Salovey et Mayer la définissent alors comme « l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre et à raisonner avec les émotions, ainsi qu’à réguler les émotions chez soi et chez les autres », et notent que les personnes pourvues d’un grand « quotient émotionnel » (QE) peuvent être plus efficaces socialement.

Intellect vs émotions ?

Ce constat s’applique-t-il au domaine de l’entreprise ? On peut se poser la question. Même si les tests de QI ne se pratiquent plus guère à l’embauche, l’intellect pur règne encore en maître dans la sélection des candidats aux grandes écoles, par exemple... et plus généralement l’ensemble de notre système scolaire. Et les entreprises survalorisent souvent l’intelligence analytique dans leurs recrutements. Pourtant, dans les milieux anglo-saxons, on murmure un nouveau dicton : « IQ gets you hired, EQ gets you promoted » . Faut-il vraiment traduire ?

A la recherche de nouveaux leaders

Dans le récent « Génération QE », Christophe Haag et Jacques Séguéla se font naturellement l’écho de ce nouveau mantra. Le publicitaire enfonce le clou en citant les études d’Havas sur le « profil idéal » des managers de demain : audace, éthique, interactivité, passion et charisme fédérateur... autant de qualités qui sortent du registre normatif du QI ! A l’heure où les DRH s’intéressent de plus en plus au leadership, « Génération QE » éclaire d’un jour nouveau les caractéristiques du « grand patron ». Christophe Haag (docteur en sciences de gestion et professeur à l’EM Lyon) a en effet rencontré 42 dirigeants de grandes entreprises pour les soumettre à un « test de QE ». Sa thèse s’ouvre sur un constat rassurant : loin de l’image collective du patron froid et distant régentant depuis sa tour d’ivoire, ses interlocuteurs plébiscitent le rôle et l’usage des émotions. « La fonction de président ne s’enseigne pas », confie Philippe Houzé, Président des Galeries Lafayette. « Je lis beaucoup de revues managériales, et je n’ai rien vu sur le rôle des émotions ».

Les leçons des grands patrons

Quelles sont donc les leçons de ces « présidents QE » ? La première est de ne pas fuir le contact, donc l’émotion, en commençant par le plus élémentaire. « Je suis surpris de voir qu’il y a des patrons qui ne disent pas bonjour à leurs salariés », note Marcel Frydman, l’ancien pdg de Marionnaud. « On doit être très attentif aux réactions émotionnelles des autres » et adapter son discours à ses interlocuteurs pour être sûr d’être bien compris, abonde Patrick Haas, pdg de BP. Une colère maîtrisée pour faire sentir l’urgence d’une situation, l’humour pour prendre de la distance... « L’une des qualités d’un dirigeant, c’est la comédie ! » assure Philippe Poels, ex-pdg de Sony France. « Sans abuser des émotions négatives, car tout s’use », ajoute Louis Schweitzer. Pas de recette toute faite, bien sûr : tout dépend du caractère de chacun. Reste une caractéristique commune : l’importance de bien connaître ses émotions... et de savoir ce qu’elles entraînent chez les autres.

Les émotions sont des informations

On retrouve ici les deux dimensions de l’intelligence émotionnelle telles que Salovey et Mayer les ont définies. La première, dite expérientielle, désigne la capacité à percevoir et à assimiler l’information émotionnelle, mais aussi à y réagir sans nécessairement la comprendre. Connaissance et maîtrise de soi sont ici essentielles - ainsi que le rappelle Christophe Haag : « les émotions sont des informations qui prêtent des significations aux choses qui nous entourent. » La seconde dimension est stratégique : il s’agit ici de comprendre et de raisonner avec les affects émotionnels, « la capacité à réguler ses propres émotions, mais aussi celles des autres ». Les situations où ces qualités se révèlent cruciales ? L’animation de réunions, les discours... et la prise de décision au quotidien. « Il y a des moments où des choix binaires se présentent », témoigne Eric Saint-Frison, ancien patron de Ford France.« Faut-il prendre à droite ou à gauche ? C’est là que l’instinct compte. » Et l’instinct est fait d’émotions.

Développer son QE ?

Contrairement au QI, qui serait inné, le QE peut se développer au fil des ans. Tout commence par une prise de conscience de l’importance des émotions, et l’attention à l’autre. Un travail sur soi quotidien, bien sûr, mais aller au cinéma ou lire un roman peuvent aussi entraîner l’esprit aux émotions, développer la capacité d’empathie et la détection des « indices émotionnels ». Les romans ont même une autre vertu : celle de développer un vocabulaire des émotions qui facilitera leur expression, donc la compréhension. Sans oublier le théâtre, bien sûr, qui confronte chacun à son émotion... et à celles des autres.

publié le 21/12/2009


En savoir plus


Daniel Goleman, L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. (R. Laffont, 1997)
Daniel Goleman, L’intelligence émotionnelle au travail (Village mondial, 2005)
Christophe Haag et Jacques Séguéla, Génération Q.E. (Pearson, 2009)