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Management Quand Narcisse est aux commandes de l’entreprise

Ils veulent briller, être appréciés, être reconnus... De plus en plus, nos dirigeants sont narcissiques. Mais attention : s’il est souvent essentiel pour avancer, le narcissisme des dirigeants peut aussi être un danger pour l’entreprise toute entière.

Bénédicte Haubold, auteur du premier ouvrage sur le sujet (Vertiges du miroir), explique comment le narcissisme des dirigeants influe sur leurs décisions... mais également sur l’ensemble des décisions dans l’entreprise.

Vivons-nous une époque narcissique au sein de l’entreprise ?

Assurément. Depuis une dizaine d’années, on demande aux dirigeants d’incarner leur entreprise : en interne pour mobiliser les collaborateurs ; en externe pour séduire le marché - souvenez-vous de la façon dont Jean-Marie Messier avait réussi à charmer les agences de notation avant la chute de Vivendi. Cette tendance est confirmée par les chasseurs de têtes, qui recherchent de plus en plus des cadres à structure psychologique narcissique.

Le narcissisme n’est donc pas un danger ?

En soi, non. En réalité, le narcissisme est un miroir à double face : à la fois essentiel (nous avons tous besoin d’un regard positif sur nous-mêmes pour avancer), mais aussi poison redoutable lorsque s’expriment ses principaux travers.

Comment se caractérise concrètement le narcissisme chez un dirigeant ?

D’abord, il y a l’envie de briller, la volonté d’être reconnu : tout cela est assez courant dans la sphère professionnelle. Chez certains grands dirigeants, la volonté de laisser une trace se traduit aussi par une véritable capacité à inspirer les esprits et à façonner l’avenir. L’exemple d’Antoine Zacharias chez Vinci illustre parfaitement les deux faces du narcissisme. Proposant une stratégie en rupture, il a insufflé du rêve en interne et bâti un groupe puissant, en s’appuyant sur une équipe de cadres supérieurs qu’il avait su narcissiser. Mais, par la suite, confondant la réussite de l’entreprise avec la sienne, il est malheureusement passé de l’autre côté du miroir, avec les travers que l’on sait (isolement, salaire, etc.) et qui ont occupé le devant de la scène médiatique au cours des mois derniers.

Comment le dirigeant narcissique prend-il ses décisions ?

Le narcissique prend ses décisions dans l’optique du « coup d’après », recherchant ce qui pourra le valoriser au mieux. Il est plus difficile à cerner que le carriériste, car ses modèles de valorisation peuvent être divers : certains visent effectivement la progression hiérarchique, d’autres trouvent leur bonheur dans des réseaux d’influence plus transversaux. Les garde-fous sont essentiels, car le patron narcissique a tôt fait de se couper de la réalité Selon les niveaux hiérarchiques, les éléments de valorisation diffèrent. Un grand patron prendra ses décisions en fonction de référents externes (médias, actionnaires...), tandis qu’un cadre intermédiaire cherchera à faire valoir son travail auprès de ses pairs - ou collaborateurs.

Vous écrivez que les narcissiques s’entourent de façon particulière...

Le trait commun des dirigeants narcissiques est de considérer leurs collaborateurs comme des prolongements d’eux-mêmes. Certains s’entourent de personnes qui leur ressemblent. D’autres, au contraire, recherchent des collaborateurs dotés de qualités qu’ils souhaiteraient avoir. Ils recomposent ainsi une sorte de « moi idéal » à travers les compétences des uns et des autres. Mais attention : souvent le narcissique se nourrit des qualités de l’autre à l’image d’une mante religieuse. Une fois dans ses pattes, la victime se fait manger.

Le narcissisme d’un patron rejaillit-il sur les comportements de ses collaborateurs ?

Tout à fait. D’abord parce que la vision du monde du patron narcissique devient souvent la vision de l’entreprise et donne son empreinte à toutes les décisions stratégiques. Mais aussi parce que les collaborateurs peuvent se laisser réellement entraîner dans un projet présenté comme collectif, et dans lequel ils trouvent eux aussi une source de valorisation personnelle. On observe ainsi un phénomène de cascade : « narcissisés » par leur supérieur, les cadres de l’entreprise deviennent Narcisse à leur tour. De nombreuses start-ups, notamment, ont fonctionné ainsi, avec un investissement très fort de l’ensemble des salariés.

Comment faire pour garder les « bons côtés » du narcissisme sans tomber dans ses travers ?

Il existe des garde-fous, heureusement. Organiser des réunions avec des personnes qui ne travaillent pas souvent ensemble, par exemple, permet d’assurer une pluralité de regards sur l’entreprise. Dans le même ordre d’idée, certains patrons font « l’école buissonnière » en se déplaçant sur le terrain pour voir la réalité sans intermédiaire. Ces garde-fous sont essentiels : car le patron narcissique a tôt fait de se couper de la réalité - et de s’entourer d’une « garde rapprochée » qui le maintient dans un certain regard. Cela dit, rien ne peut remplacer un véritable travail sur soi : en étant au clair sur ses motivations profondes, un patron narcissique peut donner libre cours à ses ambitions tout en laissant un espace psychique à ses collaborateurs.

Plus d’infos

(JPG) Bénédicte Haubold est psychologue et conseil en management, fondatrice d’Artenice Conseil.

Elle a publié en 2006 « Vertiges du miroir - le narcissisme des dirigeants » aux éditions Lignes de repères.

publié le 29/05/2007