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Cinéma Qui décide vraiment ?

Le 12 mai prochain s’ouvrira le Festival de Cannes. Deux semaines durant, les projecteurs seront braqués sur les acteurs et les réalisateurs, tandis qu’en coulisses se jouera le destin de plusieurs centaines de films à venir. Mais au fait, qui sont les vrais décideurs du cinéma ?

Comme d’autres, Luc Besson ne manque jamais de le rappeler : « c’est le public qui décide » de la réussite commerciale d’un film. Au final, sans doute. Mais ce que le public ne sait pas, en général, c’est qu’une partie importante du succès se joue bien avant la première projection.

Décision n°1 : le développement

A l’origine d’un film, il y a toujours une histoire - à tout le moins, un projet de scénario (un « traitement »). Le tout premier décideur de la chaîne est donc le lecteur qui, au sein d’une maison de production, décide de retenir ou non le projet (ou d’acquérir les droits d’un livre pour l’adapter). En cas d’avis positif, le premier euro peut être investi pour écrire le scénario. C’est la phase dite de développement.

Avant d’être finalisé, le scénario traversera naturellement diverses phases de réécriture, avec à chaque étape le risque d’être abandonné. La mythologie hollywoodienne regorge de scénaristes à qui un studio achète une histoire pour l’enfermer dans un tiroir... Il n’en va pas autrement en France. On peut ainsi estimer que moins d’un tiers des histoires mises en développement débouchent réellement sur un film.

Décision n°2 : le financement

Admettons que l’histoire existe. Reste à trouver un financement pour le film. Dans un système de type hollywoodien, c’est simple : le studio décide ou non de financer le film. La France aussi a ses « studios », mais le financement comprend aussi le pré-achat des droits de diffusion par les chaînes de télévision.

Pour le cinéma indépendant, la recherche du financement est souvent un véritable parcours du combattant. Auteur d’un premier film (Huit fois debout) sorti le 14 avril dernier, Xabi Molia témoigne : « Il faut d’abord trouver des comédiens qui donnent du poids au projet, puis un distributeur. Ensuite seulement on peut aller frapper à la porte des financeurs ».

Tour de table : un billard à plusieurs bandes

Outre les chaînes de télévision, les financeurs sont aussi bien publics (aides diverses du CNC, subventions des collectivités locales) que privés - notamment les filiales cinéma des chaînes de télévision, qui représentent un quart du budget des films français (pour un budget moyen de 5 à 6 millions d’euros). La difficulté de réunir le tour de table est accrue par le fait que les financeurs ne mettent de l’argent dans un film qu’à condition... que d’autres s’engagent. D’où une question-clé : qui, le premier, acceptera de mettre la main à la poche ?

« Pour séduire des investisseurs, il faut avant tout attirer la convoitise du voisin », explique Xavi Molia, qui aura mis 4 ans pour monter son film.« La « réputation » d’un film dans le « petit milieu du cinéma » , bien loin des lumières du grand public, joue donc un rôle aussi fondamental qu’irrationnel. « Le marché est tellement volatil, imprévisible, que les décideurs prennent des risques sur des paramètres objectivement inestimables ». Parfois, la rumeur prend très vite... et le film devient réalité.

Décision n°3 : casting et préparation

Avant le tournage, la « préparation » dure en général plusieurs mois. Du casting au plan de tournage en passant par les repérages, les décors et diverses autorisations administratives, cette phase est, comme les deux premières, sous le contrôle du producteur du film.

Mais au fait, qui désigne-t-on par « producteur » ? Ce sont les véritables maîtres d’œuvre d’un film. Au générique, on distinguera le producteur délégué, qui tout en haut de l’échelle porte la responsabilité financière du film, et le producteur exécutif, plus opérationnel, qui s’assure pendant le tournage du respect du budget prévu.

Il existe en France une myriade de sociétés de production. « Un producteur peut travailler sur trois ou quatre films par an au maximum », explique Luc Bossi, créateur de Brio Films. Son temps se répartit équitablement entre l’administratif, le relationnel pour entretenir le réseau (acteurs, réalisateurs, distributeurs) et l’artistique pour développer de nouveaux projets.

Pendant le tournage

Après de longs mois de discussion et de préparation commence enfin le tournage du film. Tout le monde a en tête l’image du réalisateur régnant sur son plateau. Mais s’il est garant des choix artistiques du film, il partage les décisions importantes avec le producteur. Rares en effet sont les idées créatrices qui n’ont aucune incidence sur le budget !

En France, le producteur est rarement omniprésent sur le tournage. A Hollywood, rien à voir : le réalisateur a généralement été choisi par le studio, qui étend son emprise sur l’ensemble de la chaîne. Réalisateur de Mirrors, le Français Alexandre Aja témoigne dans Télérama de la difficulté d’accéder à la personne qui prend les décisions au milieu « d’un marais impénétrable de coproducteurs, producteurs associés et directeurs marketing ». Difficile de trouver sa vraie liberté dans ce contexte. Avant le tournage américain de Dans la brume électrique, Tommy Lee Jones avait d’ailleurs prévenu Bertrand Tavernier : ”Relisez bien le script, parce que s’il est indiqué qu’à l’arrière-plan il y a deux buissons, il y aura deux buissons, pas plus, pas moins”.

Avant-premières

Une fois le film monté, il faut attendre encore plusieurs mois avant qu’il ne sorte en salles. C’est que le distributeur, qui a la main sur le marketing du film, doit choisir avec soin la date de sortie... et la préparer, entre projection aux exploitants, avant-premières et festivals. « La carrière du film a commencé au festival Tokyo, où Julie Gayet a été primée », raconte Xabi Molia. « Cela nous a ouvert d’autres portes, et lancé un « buzz » positif autour du film ».

Ce « buzz » avant la sortie est capital pour déterminer le nombre de salles qui projetteront le film. Encore une décision majeure qui se prépare très en amont... et se concrétise souvent au dernier moment. Les exploitants attendent en général le vendredi d’avant la sortie pour se décider. On comprend dès lors l’importance des fameuses « séances du mercredi », où se joue souvent le destin d’un film pour la semaine suivante... et donc sa carrière en salles !

Le choix du public ?

Ce n’est qu’après toutes ces étapes que le public, enfin, « prend la main ». Bien sûr, il est toujours, plus ou moins consciemment, influencé par la promo, les critiques et le bouche-à-oreille - encore une fois, la « rumeur » autour du film. Cette rumeur qui crée parfois de belles surprises, à l’image récemment de Tout ce qui brille (plus d’un million d’entrées) ou l’an passé de La première étoile. Avec, bien sûr, des échecs retentissants - mais soyons charitables, et ne citons pas de noms. Ils sont nombreux.

publié le 30/04/2010