Serge Galam « Il faut bien plus qu’une majorité absolue à la base pour qu’une décision de changement structurel puisse aboutir au sommet »
Chercheur au CNRS, Serge Galam affirme que les situations de vote obéissent aux mêmes règles qui régissent la transformation de la matière. Un parallèle qui permet d’expliquer voire de prédire l’adhésion initiale nécessaire à une prise de décision démocratique.
À moins de verser dans la dictature, prendre une décision nécessite un minimum d’adhésion. Certaines décisions, en particulier celles qui impliquent des changements structurels, ne sont pas faciles à faire passer. Le débat fait rage. Les « pour » et les « contre » s’affrontent avec acharnement. En théorie, dans une situation de vote démocratique (c’est-à-dire où toutes les voix s’expriment), lorsqu’une tendance de l’opinion obtient 50% des voix plus une, cela suffit pour faire basculer la totalité des gens dans un camp. Mais en réalité, les dynamiques de formation de l’opinion montrent qu’il faut bien plus qu’une majorité absolue à la base pour que la décision ait une chance d’aboutir au sommet. C’est ce que montrent les travaux de Serge Galam, s’inspirant des découvertes réalisées dans le domaine de la « physique du désordre ».
De la transformation de la matière à celle des organisations humaines
Que peut bien avoir à dire un physicien sur un phénomène censé n’intéresser que les sciences humaines ? Chercheur au CNRS, Serge Galam a d’abord étudié la matière et les phénomènes de passage d’un type d’organisation à un autre : comment, par exemple, les molécules d’eau passent du liquide au solide, ou du liquide au gaz, à certaines températures. Il a ainsi contribué aux recherches effectuées dans le cadre dit de la « physique statistique ». Or, l’une des découvertes majeures de cette discipline est que le changement d’organisation des molécules (par exemple le passage du liquide au gaz) se fait de la même façon pour des systèmes de natures très différentes comme l’eau, le fer ou même l’univers. Les lois qui décrivent les processus de passage d’un état à l’autre sont universelles : elles ne dépendent pas du corps ou du système étudié.
C’est cette surprenante universalité qui a poussé Serge Galam à appliquer ces modèles physiques aux organisations sociales. Il s’est ainsi penché sur les processus de décision, et plus particulièrement les situations de vote. Ce parallèle, d’abord fruit d’une association intuitive, lui a permis d’aboutir à des conclusions étonnantes, confrontées ensuite à l’épreuve de la réalité sociale.
La prise de décision dans un environnement démocratique
Le constat initial est simple : une organisation humaine, qu’elle soit politique, économique ou sociale, possède par définition une structure hiérarchique. La décision démocratique étant le fruit d’un processus collectif, les variables à prendre en compte sont donc au nombre de deux :
la taille des cellules primaires de décision (groupes de discussion ou de vote),
et le nombre de niveaux hiérarchiques aboutissant à la décision finale.
Dans ce contexte, et si l’on distribue de manière aléatoire les partisans et les opposants à une réforme, les lois de la statistique et des probabilités aboutissent à une même conclusion : « il faut bien plus qu’une majorité absolue à la base pour qu’une décision de changement structurel puisse aboutir au sommet ». Ainsi, dans l’exemple simple d’une organisation où les cellules primaires de vote sont composées de 4 individus, et si la décision finale est le fruit de votes intermédiaires sur 8 niveaux, il faudrait en réalité près de 80% (77% exactement) de partisans de la réforme au niveau des cellules de base, pour aboutir à une majorité de 51% au sommet !
De fait, les implications de cette analyse vont bien au-delà de l’opinion commune selon laquelle « les représentants d’une population s’éloignent de plus en plus des électeurs de base ». En particulier, deux conséquences majeures s’imposent :
la différence d’opinion entre une majorité démocratique au niveau de la base, et ses représentants au sommet, est structurelle et inéluctable tant qu’un seuil critique n’a pas été franchi ;
on peut définir, pour chaque type d’organisation, la valeur de ce seuil critique nécessaire pour qu’une décision de changement aboutisse à l’issue des différents niveaux de concertation.
L’effet de seuil ou « Au-delà de cette limite, votre ticket est enfin valable »
Reprenons l’exemple d’organisation évoqué ci-dessus : au plus juste, la réforme passe avec 77% de « supporters ». Mais pas un de moins. Par conséquent, avec 75% de partisans à la base, le jeu des votes successifs ne permettra pas à cette réforme d’aboutir faute de soutien suffisant ! De façon plus générale, le seuil d’adhésion nécessaire à la base doit être d’autant plus élevé que la taille des cellules primaires de décision est petite, et que les niveaux de hiérarchie sont nombreux. En réalité, ce résultat est lié à une hypothèse psycho-sociologique : dans le cadre d’un vote intermédiaire, et en cas d’égalité dans une cellule primaire de décision, le « non » a tendance à l’emporter. S. Galam part en effet du principe que toute décision réformatrice comporte une part de doute quant à sa réelle portée, ce qui fait plutôt basculer cette cellule hésitante vers un refus du changement. Cela constitue une sorte de biais statistique qui favorise l’opinion en place.
Tant qu’elle est en-dessous d’un certain seuil critique, la tendance réformatrice disparaît au niveau final de décision, aussi majoritaire soit-elle à la base. Et Serge Galam d’en déduire qu’un « vote majoritaire à plusieurs niveaux maintient au pouvoir une tendance, fût-elle minoritaire : un tel système ’démocratique’ masque la progression réelle de la tendance opposée dans l’organisation ». Ainsi, même si une majorité soutient une réforme, ce courant reste invisible au niveau des institutions, tant qu’il reste en-dessous d’un seuil critique. Mais lorsque le basculement a lieu, il est soudain et brutal. C’est ce que montre S. Galam en analysant l’effondrement du parti communiste hongrois.
L’exemple du parti communiste hongrois ou le centralisme démocratique mis à l’épreuve
A l’époque soviétique, la théorie du centralisme démocratique définissait le processus de prise de décision au sein du parti communiste : les cellules de décision sont réparties de la base au sommet, sur plusieurs niveaux hiérarchiques, et élaborent ainsi les décisions adoptées au final par le parti. « Vu de l’extérieur, on avait l’impression que tout était figé, et pour longtemps », remarque S. Galam. Mais l’existence d’un effet de seuil critique au-delà duquel tout bascule permet d’expliquer l’effondrement du parti communiste hongrois à la fin des années 80.
Depuis un certain temps déjà, les réformateurs étaient à l’ouvrage. Ils gagnaient des voix, ils trouvaient du soutien. Mais leurs propositions ne parvenaient jamais au sommet du parti. Le seuil critique n’était pas atteint. Considérant ses calculs, S. Galam explique : « avec 75 % de réformateurs à la base, on avait encore 100 % de conservatisme au sommet ; mais avec 3 % de réformateurs en plus (soit 78 % de la base), le communisme a disparu ». D’un congrès à l’autre, les 3 % d’adhérents manquants ayant été trouvés, le seuil est franchi, tout bascule, et le parti s’effondre.
Au-delà de cet exemple, la prise en compte de ces mécanismes dans le cadre de décisions collectives comme les situations de vote permet donc d’identifier l’existence d’un seuil statistique et d’en définir la valeur, parallèlement aux réflexions purement institutionnelles ou politiques. Appliqué sur un mode prédictif et non seulement explicatif, ce type d’analyse révèle toute sa portée.
Serge Galam est chercheur au « Laboratoire des milieux désordonnés et hétérogènes », associé au CNRS et à l’Université Pierre et Marie Curie, à Paris.
publié le 28/01/2004

