Football : l’arbitre au cœur de la polémique
Tout au long de la Coupe du Monde, il a été au centre de la polémique. On l’a mis sous pression, critiqué, encensé parfois, raillé souvent... Zidane ? Domenech ? Non : l’arbitre ! Pour Decisio, l’arbitre international Rémi Harrel a accepté de jouer les prolongations et de lever le voile sur « l’homme en noir ». Avec une question centrale : comment travailler en amont pour éviter les erreurs d’arbitrage ?
Quelles sont les qualités d’un bon arbitre de football ?
Pendant longtemps, il suffisait d’être intègre et de connaître parfaitement les lois du jeu. Aujourd’hui, cela ne suffit plus ! L’arbitre moderne est un sportif de haut niveau : on lui demande des qualités physiques, une grande maîtrise de soi pour faire face aux enjeux, et un sens aigu de la communication. On parle désormais de « technique » et de « tactique » d’arbitrage : le placement, les déplacements ou encore la communication avec les assistants évoluent constamment.
Quelles sont les décisions les plus difficiles à prendre sur le terrain ?
Les penalties ou les cartons rouges, bien sûr, qui sont les décisions les plus souvent contestées. Mais il est des situations plus compliquées encore : ce sont les entorses nouvelles à la règle - ces petites tricheries que les footballeurs « inventent » régulièrement, comme les tirages de maillot dans les années 90. En l’absence de règles claires, on s’en remet à une qualité fondamentale pour un arbitre moderne : le discernement.
Dans un jeu qui va de plus en plus vite, l’arbitre n’a que quelques fractions de secondes pour agir. Comment prend-il sa décision ?
Ce qui importe, c’est le visuel. Avec l’expérience et la répétition des matches, de nombreuses situations doivent devenir des évidences. Dès lors, la chose est « simple » : vous voyez, vous appliquez. Sur certaines phases, l’arbitre peut prendre une seconde de recul pour décider, en regardant ses assistants [1], par exemple, ou en se fiant à l’attitude corporelle d’un joueur. L’intuition joue alors un rôle important. L’intuition et l’expérience : voilà qui fait la force des grands arbitres.
Mais il y a forcément des erreurs...
Nul n’est infaillible. Il arrive même, une fois sur cent peut-être, que l’arbitre soit conscient de faire une erreur au moment même où il siffle. A lui de bien gérer la situation ensuite, de se « remettre dans le match », comme un joueur ! Quoi qu’il en soit, il est une règle d’or : pas de compensation. Réparer une erreur par une autre erreur, cela ne fait jamais qu’une erreur de plus.
Comment prépare-t-on un match important ?
Pour les matches à fort enjeu, la préparation d’un arbitre s’apparente à celle des joueurs : une bonne alimentation, du repos, de la concentration...
Les arbitres regardent-ils aussi des cassettes des matches des deux équipes ?
Ils n’en ont pas besoin ! Les arbitres de haut niveau connaissent déjà le jeu des équipes et de leurs joueurs. Prenez l’arbitre de la demi-finale France-Portugal : il savait parfaitement que Cristiano Ronaldo a l’habitude de plonger pour simuler une faute. Et il n’est pas tombé dans le piège !
La Coupe du monde, justement. Quel bilan en tirez-vous sur le plan de l’arbitrage ?
Ne nous le cachons pas : le premier tour a été une grande déception, avec de nombreuses erreurs. Et pourtant, jamais la préparation et le casting des arbitres n’avaient été aussi soignés ! Songez par exemple que chaque jour les arbitres étaient réunis pour un véritable briefing avec analyse vidéo des matches de la veille... A mon sens, l’erreur de la Fédération internationale a été de vouloir donner aux arbitres des consignes trop strictes. En les enfermant dans un carcan trop rigide, on les a empêchés d’être eux-mêmes. Il est essentiel d’établir une logique de décision, tout en laissant les arbitres libres de choisir leur solution sur le terrain.
Et l’arbitrage vidéo ?
Un arbitre n’a jamais rien à gagner à être pris en position de faute. Dès lors, tout système permettant de réduire l’erreur est bon à prendre... à la seule condition que ce système lui-même ne soit pas sujet à polémique. C’est pourquoi, il existe un consensus chez les arbitres français sur l’utilisation de la vidéo pour répondre à des questions bien précises : le ballon est-il rentré dans le but ou non ? Y a-t-il penalty ou coup-franc pour une faute commise à la limite des 18 mètres ? Pour le hors-jeu, en revanche, non : car une fois que l’arbitre a sifflé, l’éventuelle erreur n’est plus corrigible. Cela créerait plus de problèmes qu’il n’en résoudrait.
L’arbitrage professionnel est-il pour bientôt ?
Nous y sommes presque ! En France, les 21 arbitres de niveau 1 sont soumis trois fois par an à des tests physiques. Ils sont rassemblés chaque mois par région pour des entraînements physiques (sans compter leur entraînement personnel !), et toutes les 5 journées de championnat pour un debriefing fédéral. Ceux qui ont conservé une activité professionnelle l’exercent désormais à titre secondaire..
Les chiffres-clés de l’arbitrage en France
21 arbitres de Ligue 1
280 arbitres régulièrement suivis par la FFF
28 000 arbitres au total, répartis en 11 niveaux et régulièrement supervisés. Chaque année, les meilleurs arbitres montent en division supérieure.
300 pages de « Lois du jeu »... et 1000 pages de jurisprudence
Rémi Harrel a été arbitre en Division 1 de 1983 à 2000 et arbitre international de 1989 à 1999. Il est aujourd’hui Animateur Technique National à la Fédération Française de Football, responsable de la formation des arbitres.
publié le 24/07/2006
[1] Cette interview a été réalisée à la veille de la finale France-Italie, où l’on a vu le rôle décisif du quatrième arbitre dans l’expulsion de Zinedine Zidane.

